L'humour ne s'invente pas - Guy BEDOS (1935 – 2020)

L'humour ne s'invente pas - Guy BEDOS (1935 – 2020)
L'humour ne s'invente pas - Guy BEDOS (1935 – 2020)

« Il faut rire de la mort ! Surtout celle des autres… ». Guy Bedos n’est plus. Pied noir, humour grinçant, rire reconnu entre mille Monsieur Guy Bedos, un Humoriste avec un grand H, qui aura construit sa vie autour de ses plaies d’une terrible enfance, n’est plus. Il reposera en Corse, son « Algérie de rechange ». Il aimait y retourner pour se ressourcer, sans pour autant oublier les disparus, comme ses nombreuses femmes, entre Sophie Daumier, mais aussi Françoise Dorléac, disparue bien trop vite à l’âge de 25 ans dans un accident de voiture, et sa dernière épouse, Joëlle, avec qui il aura Nicolas et Victoria, « les seuls de mes quatre enfants que j'ai véritablement élevés » aura-t-il précisé. Car sa vie aura été beaucoup de tourments, entre la perte de Françoise Dorléac en 1967, puis la mort de son fils adopté Philippe, en 2010…

Né à Alger en 1935, il aura vécu une relation parents-enfants difficile : son beau-père battait sa mère, qui elle-même retournait les coups sur son fils avec des « objets lourds » comme il avait témoigné lors d’une interview. Hildeberte Verdier n’était pas qu’une mère violente, elle était également raciste : « Des juifs et des Arabes qui s'entretuent, ça fera toujours ça de moins... » disait-elle, avait-il un jour confié. C’est grâce aux actes d’une mère qui se baladait jusqu’à sa mort avec une photo du Maréchal Pétain, que l’image de Guy Bedos est née. Malgré l’inadmissible, la douleur d’une enfance finalement tronquée, Guy Bedos aura su s’enfuir, ou du moins se cacher à l’aide de ses sketchs où il s’amusait à tirer sur tout ce qui bougeait, politiciens, sportifs, avec comme cible préférée la famille Le Pen. Grâce à – ou à cause de – Hildeberte, il était devenu un humoriste hors pair, anti-raciste, dont il expliquait « qu’[il] s’était construit à l’inverse de ce qu’il avait subi ». Il rajoutait une couche sur sa mère, dont il résume à « quand elle a arrêté de me faire peur, elle a commencé à me faire honte ».

À l’âge de quinze ans, il suivra sa famille à Paris, où un médecin lui conseillera alors de monter sur scène et de jouer des spectacles. Si sa mère se refuse à y croire, pensant que c’était un métier sans avenir, Guy Bedos veut tenter sa chance et intègre une école de théâtre. S’il se voit refuser l’entrée du Conservatoire d’art dramatique, il se sera fait de grands amis, dont un jeune homme nommé Jean-Paul Belmondo. Ce dernier voit en Bedos un homme plein de vie, apte à participer aux grandes comédies de « JP ». Guy Bedos suivra alors Belmondo dans les Pyrénées, où il fera le tour des campings ou de petites salles. N’ayant point le sou, comme sa copine de l’époque, ses parents ayant coupé sa pension, il voit alors la Guerre d’Algérie éclater. Il entame une grève de la faim afin de ne pas céder à ses obligations militaires, pour de « ne pas tirer sur ses copains d’enfance ». Quelques années après, il croise de grands auteurs comme Boris Vian ou encore Maurice Béjart et Jacques Prévert. Ces derniers invitent Guy Bedos à composer ses propres textes. S’il ne trouve aucun moyen d’avoir le sou, Jacques Baratier le découvre, et regroupe les premiers sketchs de Bedos dans un film comédie/parodique, Dragées ou Poivre (1963). Ce film entame alors la carrière de Guy Bedos, qui éclate devant le grand public, avec ses parodies et des sketchs qui en feront rire plus d’un. Avec sa compagne de l’époque, Sophie Daumier, il aura écumé les scènes françaises, au sein de troupes théâtrales ou surtout à la télévision, et aura fait « sourire jusqu’aux oreilles » des milliers de Français. Malgré sa séparation avec Sophie Daumier, il reste très demandé au cinéma, avec plusieurs grands succès, entre « Un éléphant ça trompe énormément » (1976), ou encore « Nous irons tous au paradis » (1977), il jouera avec diverses casquettes, entre celle du vieux raciste ou de celui de potiche, il brillera. Sur scène, il réalisera des salles combles des milliers de fois, aussi bien pour ses « Seul sur scène », pour lesquels il recevra un jour le Molière du meilleur « one man show » en 1990, que pour sa carrière au théâtre, où il enchaînera plusieurs succès, dont La Résistible ascension d’Arturo Ui, pièce mise en scène par Jérôme Savary, en 1993. Dans un de ses célèbres sketchs, il explique que « la vie est une comédie italienne, ru ris, tu pleures, tu vis, tu meurs… En piste les artistes, c’est notre rôle d’être drôles ! ». Lors de sa « Der des Der », du nom de son spectacle à l’Olympia en 2013, où le public lui réservera une superbe standing ovation, il y expliqua : « Je vais avoir un mal fou à vous quitter ; il n’y a que sur scène que je suis bien. ». Il quittera la scène sur un « Au revoir, mon frère » repris par toute une salle. On lui aura dit « au revoir » définitivement aujourd’hui.

Mais il n’est pas connu que par ses sketchs, mais aussi pour ses coups de gueule politiques. Hormis la famille Le Pen, il s’attaquera volontiers à des mastodontes comme Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé, François Hollande, Manuel Valls, et surtout Nadine Morano, qui l’aura trainé en procès pour diffamation en 2015… mais Guy remportera le procès. Guy Bedos n’avait pas qu’un champ de tir intégralement réservé à la droite qu’il aimait détester. Lui, le comique-citoyen, s’était maintes fois identifié comme étant de gauche. Pourtant, ses piques, et ses coups de gueule, fusaient de part et d’autre : aussi bien à la droite qu’à la gauche, qu’il adorait appeler « la gauche couscous », la « gauche caviar », mais surtout qu’il expliquait « je ne peux pas être déçu par la droite, vu que la droite, je m’en tape. Il n’y a que la gauche pour me décevoir ». Il balançait de nombreuses piques, notamment celle-ci :  « c’est dans le regard des gens de droite qu’on s’aperçoit qu’on est de gauche ». Avec le temps, il continuera tout de même à se porter sur de nombreuses actions et engagements, en faveur de la Ligue des droits de l’Homme, en faveur des migrants à Calais, pour le droit de mourir. Même après 80 ans, il se fait un malin plaisir d’attaquer sur tous les fronts, pour toute la société. Lui, l’humoriste, qu’on avait catalogué « méchant » à cause des « personnes ne l’aimant pas » , s’en amusait finalement : « Être rancunier en mal comme en bien, c’est n’oublier pas plus un coup de pied qu’un coup de main ».

Avec la mort de Guy Bedos, c’est plus de quarante ans de scène, autant au cinéma, qui partent rejoindre au paradis les Jean-Loup Dabadie, mort il y a quatre jours, et qui lui avait concocté certains de ses textes, mais surtout Pierre Desproges, qui s’était amusé à lui faire son éloge funèbre, le 21 janvier 1984 pour les vingt-ans de scène de son jeune protégé : « Guy Bedos n’est plus. Tu es mort ! ». De l’humour au « dixième degré » comme il aimait l’appeler. Aujourd’hui, Guy Bedos n’est plus. Pour de vrai. Mais ses sketchs resteront à jamais dans nos mémoires. Ces sketchs berceront encore plusieurs générations. Car c’était ça Guy Bedos, un humoriste qui parle à tout un peuple, comme un « porte-parole » finalement. « Plus je vieillis sur scène, plus ça rajeunit dans la salle ».