Benalla au pays de l'or jaune

Benalla au pays de l'or jaune

ENQUÊTE - Quel était le véritable objet du voyage de l'ancien garde du corps du président Macron au Tchad ? C'est en direction de la nouvelle manne du pays, l’or du Tibesti, qu’il faut chercher la raison de cette mission qui suscite un scandale depuis l'été.

 

Nous sommes le 13 septembre 2018, à Kouri Bougoudi, une ville minière non loin de la frontière tchado-libyenne. La vie est difficile, on y manque souvent d'eau, il fait très froid le matin et chaud l'après-midi. Les tempêtes de sable y sont fréquentes. Galmaye Derdimi et Hassan Kelle Lony, très connus dans ce pays d'Afrique centrale - le cinquième le plus vaste du continent - réfugiés dans cette ville depuis leur échec lors de leur vaste rebellion menée le 2 et 3 février 2008. Le président, Idriss Deby, avait failli être renversé, mais la mobilisation des soldats de plusieurs armées européennes (et notamment francais) lui avait sauvé la peau, à quelques centaines de mètres de son palais présidentiel : Eufor, cette force europénne d'intervention placée directement sous les ordres du Conseil européen, était intervenue avec des régiments de parachutistes, 3 700 soldats en provenance de 14 armées différentes (opération E. Tchad/RCA) et avait composé avec les 1 200 soldats tricolores sur place. Personne, parmi les Occidentaux, ne voulait voir de troubles dans cette région, essentielle dans la diplomatie - tricolore comme européenne - et qui possède de nombreuses richesses - c'est d'ailleurs l'une des motivations principales du voyage énigmatique et tant décrié de Benalla, début décembre.

Les deux rebelles ont donc échoué dans cette ville située dans la région du Tibesti, tout au nord du pays. Avec des dizaines d'autres orpailleurs, ils extraient l'or à longueur de journée au début avec des instruments de fortune, achetés avec leurs dernières économies, puis, au fur et à mesure que leur commerce fonctionne, avec des instruments plus modernes. Pas besoin de fouiller très loin : peu le savent, mais le sol de ce pays regorge de ce que l'on appelle l'or jaune (aucun jeu de mots de ma part en cette période de Gilets Jaunes, rassurez-vous). Ce jour de mi-septembre, alors qu'ils sont dehors, dans le désert, entourés de montagnes rougies par la terre craquelée et desséchée, un bruit leur parvient. Un souffle qui ne ressemble pas à une tempête. Un bruit qui annonce bien pire : ce sont des hélicoptères de combat, employés par l'armée tchadienne. Ils sont deux. Avant que nos deux orpailleurs aient eu le temps d'esquisser un geste, les hélicos larguent leur chargement meurtrier. Envoyés pour attaquer, arrivés pour tuer. Quand enfin les deux hélicoptères s’éloignèrent, les survivants relevèrent les corps sans vie de Galmaye Derdimi et de Hassan Kelle Lony. Et ce ne sera pas la seule.

Avant de poursuivre, un petit point politico-économique sur le pays.

Idriss Déby, au pouvoir depuis 1990, arrivé aussi haut avec l'appui des services secrets tricolores, aurait pu faire prospérer son pays : il n'en est rien. Ancien élève de l’Ecole de guerre à Paris, il s’est vite découvert des talents d’autocrate, à tel point que le magazine The Economist le considère comme le pire dictateur du continent africain. Déby et son entourage, principalement composé de Soudanais issus du même clan zaghawa que lui, et donc opposés aux rebelles soudanais qui sont en conflit perpétuel, ont fait main basse sur l’or noir, comme le souligne un rapport de Swissaid de 2017. La population, quant à elle, continue de végéter dans la misère. Le Tchad est actuellement classé 186e sur 189 à l’indice de développement humain des Nations unies.

Mais ce qui stupéfie encore davantage, c’est qu’à l’heure actuelle, le régime tchadien ne tire pratiquement plus aucun bénéfice de l’exploitation de son pétrole, qui se monte pourtant à 170 000 barils par jour. La faute à un colossal imbroglio qui oppose l’Etat à Glencore, sulfureux négociant anglo-suisse en matières premières. En 2014, Déby entend racheter les parts de l’américain Chevron dans le consortium qui exploite le pétrole tchadien. Il emprunte alors 1,36 milliard de dollars (1,12 milliard d’euros) à Glencore, qui doit se rembourser «en nature», en prélevant une part du pétrole exploité. Problème : le prix du baril chute drastiquement dans les mois qui suivent et les hydrocarbures extraits ne suffisent plus à couvrir les échéances de remboursement ; d’autant que les caisses publiques demeurent désespérément vides.

Selon les Panama Papers, le clan au pouvoir aurait détourné 10,76 milliards de dollars pour les placer dans des paradis fiscaux. Début 2018, le Tchad est au bord de la faillite. Déby sabre le salaire des fonctionnaires d’un tiers, mais il ne récolte rien d’autre qu’une grève générale. Glencore ne desserre pas l’étau, réclamant un remboursement immédiat de l’argent prêté. C’est alors que la France vole encore une fois au secours de Déby. Il faut dire que Paris a de tout temps considéré le Tchad comme sa chasse gardée. N’Djamena est le siège de l’opération Barkhane et Déby a rendu de bons et loyaux services dans la lutte contre les jihadistes au Mali. L’ancien employeur d’Emmanuel Macron, la banque Rothschild, est missionné pour appuyer l’Etat tchadien dans les négociations avec Glencore. Le 23 février, au plus fort de la contestation sociale, un accord est trouvé. Le soldat Déby est sauvé. Mais le coup est passé près.

Puisque l'or noir ne fonctionne plus, le dictateur africain envoie donc ses troupes dans cette région à l'extrême nord du pays, officiellement pour en chasser les « milliers d’orpailleurs » qui exploitent l’or de façon « illégale ». Depuis, la situation s’est visiblement enlisée, malgré l’engagement de moyens relativement importants, dont des avions d’attaque Su-25 et des hélicoptères de combat. En effet, les combats y sont de plus en plus fréquents, tout en gagnant en intensité.

« Les autorités tchadiennes ont justifié leur mobilisation en évoquant la lutte contre les orpailleurs. Lorsque nous avons constaté l’envoi de l’armée de l’air, on a compris qu’il s’agissait d’autre chose. N’Djamena veut en finir avec le CCMSR qui attire de plus en plus de monde dans ses rangs » expliquait un « observateur des droits de l’homme » au quotidien La Croix, en septembre dernier.

Quelques jours plus tard, Mouli Sougui, le sous-préfet de Yebbi-Bou a remis sa démission, après avoir évoqué les évènements ayant eu lieu à Miski. Ainsi, et comme l’avait affirmé un député de la région ayant requis l’anonymat, les affrontements en question auraient opposé l’armée et des habitants qui contestaient le nouveau découpage admnistratif de la région.

« [Le président] Déby et son clan voudraient absolument mettre la main sur la richesse de Miski. J’ai dit cela en connaissance de cause. Sous mes responsabilités. C’est-à-dire pendant que j’étais sous-préfet. Déby et sa famille ont tenté à maintes reprises d’exploiter l’or de Miski, en dehors de tout cadre légal », a expliqué ce responsable démissionnaire, cité par RFI, après avoir dénoncé « des bombardements aériens, des pillages et des incendies de maisons ». Peu de médias occidentaux - mis à part Jeune Afrique et RFI - y consacrent leurs articles (et d'ailleurs, rien que ces massacres de "terroristes" mais surtout de civils, dont des femmes et des enfants, pourrait faire l'objet à lui seul d'un article sur La Plume Libre). Pourquoi une telle répression ? L'homme fort du Tchad est en quête d’autres sources de revenus. Et les tricolores vont - encore une fois - l'aider indirectement avec un rapport de 825 pages du BRGM (Bureau de recherches géopolitiques et minières) datant de 2013 (disponible en PDF gratuitement). 

Dès lors, la fièvre de l’or ne quitte plus le Palais rose, la présidence tchadienne. Mais avant que des multinationales ne s’installent dans les zones aurifères et ne puissent exploiter de manière industrielle le précieux métal, il faut chasser les orpailleurs qui s’y sont installés. C’est précisément à ce moment-là, en août, que les bombardements de l’aviation tchadienne commencent. Mais les orpailleurs ne s’en laissent pas compter et prennent les armes, s’alliant avec les rebelles du CCMSR (Conseil de commandement militaire pour le salut de la République). La population Toubou, elle aussi, se soulève, se fédérant en comités d’autodéfense.

Des villes comme Yebbibou ou Miski chassent l’armée régulière de leurs murs. Il faut dire que le Tibesti, malgré sa faible population (environ 30 000 habitants), est coutumier des insurrections. Et les Toubou ne veulent pas être les grands oubliés de la ruée vers l’or, réclamant leur part du butin, mais aussi des routes, des centres de santé, des écoles, tout ce dont le pouvoir central les a toujours privés. En face, le régime répond par une impitoyable répression. Au cours des mois de novembre et décembre, l’aviation tchadienne bombarde à de multiples reprises la ville de Miski, ôtant indistinctement la vie à des insurgés du comité d’autodéfense mais aussi à des femmes et des enfants. Un convoi de mariage est même attaqué. Le 12 janvier, des mercenaires soudanais du Darfour sont envoyés par le régime pour anéantir les derniers orpailleurs de Kouri Bougoudi : ces mercenaires sont aussi venus de Libye pour prêter main-forte à l'armée tchadienne dans le Tibesti samedi 5 janvier. Ils sont chargés de combattre la rébellion tchadienne du Conseil du commandement militaire pour le salut de la république (CCMSR).

Le Rassemblement des forces pour la libération du Soudan possède une base militaire à Al-Kofra dans le sud libyen avec 2 000 combattants armés et des centaines de véhicules. On retrouve des membres de ce rassemblement dans les rangs de l'Armée nationale libyenne (ANL) comme dans ceux de l'armée tchadienne.

Constitué d'une même communauté, présente à la fois au Soudan et au Tchad, ce rassemblement constitue un supplétif à l'armée tchadienne. « Une armée démoralisée » selon la description d'un responsable du comité d’autodéfense à Tibesti.

Sous couvert de combattre le terrorisme (alors que la région ne comporte aucun djihadist) et d'éliminer les orpailleurs "illégaux" (comme ceux du début d'article), le régime tchadien tente désespérément de reprendre pied dans une région qui l’inquiète de par ses velléités insurrectionnelles et sa proximité avec la frontière libyenne, un véritable triangle des Bermudes en plein désert où se croisent trafiquants, mercenaires et rebelles. Et ce, afin d'assouvir sa soif d'or jaune.

L'Histoire pourrait s'arrêter là, dans une indifférence générale, si le sulfureux ancien garde du corps de Macron ne s'en était pas mêlé.

Un voyage sulfureux d'Alexandre Benalla révélé par le quotidien Le Monde le 24 décembre dernier a fortement embarassé l'Elysée, déjà bien embêté par le scandale de l'été portant sur ce même homme, aux amis incommodants. Ces révélations ont soulevé des interrogations, auxquelles Benalla n'a pas voulu répondre lors de son audition cette après-midi par la Commission mise en place par le Sénat et dirigée par le sénateur LR Philippe Bas. Que faisait Benalla au Tchad ? Que savait la présidence ? Pourquoi une passe d’armes entre les deux parties ? Pourquoi Benalla avait-il deux passeports diplomatiques, dont l'un d'eux vraisemblablement falsifié ? A quoi servait donc ce fameux téléphone Teorem, de Thalès, ultra-sécurisé et réservé à quelques personnes diplomatiquement haut placées ?

Pour son voyage très mystèrieux de décembre, Alexandre Benalla était « avec une délégation de chefs d’entreprise étrangers, des grands patrons du Moyen-Orient », a-t-il expliqué à L’Express. Des huiles « susceptibles de créer 3 000 emplois au Tchad, de construire des usines », dont il a refusé de dévoiler l’identité. En tant que « consultant », il aurait « signé des accords de confidentialité » avec ces « sociétés privées ». Etonnant, surtout que ce voyage eut lieu trois semaines avant celui de Macron, venu réveiloner vec les soldats engagés dans l'opération Barkhane. Encore plus étonnant quand on regarde l'agence qui a été l'une des organisatrices de ce voyage sulfureux : l'ANIE, l'agence nationale d'investissements et d'exportations, et dont le directeur général n'est autre que Mahamat Nour Helimi. Né dans l'est du Tchad, d'ethnie Tama, Mahamat Nour Abdelkerim est un neveu de Mahamat Garfa et cousin de Mahamat Abbo Sileck, deux personnages connus au Tchad puisque le premier est un ancien soldat et chef militaire qui s'est ensuite rebellé en participant au mouvement de l'ANR (Alliance Nationale de Résistance). Nour Helimi finit par rejoindre le régime puis abandonne la carrière militaire pour en embrasser une, beaucoup plus juteuse : Nour se reconvertit dans les affaires à Khartoum, notamment dans le pétrole et il entretient de bonnes relations avec les Chinois. Il rendrait également des services à l'armée soudanaise, à la tête de Tamas et d'Arabes dans des razzias au Sud-Soudan. Il est très impliqué dans la gestion de l'or jaune au niveau gouvernemental. 

L’Elysée sait ce qui se passe au Tibesti (il fournit même le carburant aux hélicoptères), il n’ignore rien de cette sordide guerre de l’or auquel Alexandre Benalla va se retrouver également mêlé.

La visite - qui durera seulement quelques jours - est aussi courtoise qu’intéressée. Hababou Solomon vient chercher sa rétribution pour ses bons offices, sa diplomatie de l’ombre au Qatar et en Israël. La délégation de dirigeants de la société turque Sur International qui les accompagne et qui vient vendre des uniformes militaires est un leurre, une couverture. Hababou Solomon et Benalla ont des ambitions de Rockfeller plutôt que de fripiers. Au soir du 3 décembre, Hababou Solomon annonce à Déby que des investisseurs qataris proches de l’émir sont prêts à se lancer dans l’extraction de l’or du Tibesti.

Les Qataris ne sont pas des néophytes en la matière. En 2014, ils avaient déjà participé à l’exploitation de l’or du Batha, une région du centre du pays. Là, l’affaire promet d’être encore plus juteuse. Le montage est simple : une joint-venture domiciliée en Turquie mais à capitaux qataris, Barer Holding, doit discrètement prendre le contrôle d’une société fantôme, Sogem SA, qui dispose déjà d’un agrément étatique pour exploiter l’or depuis le 11 avril. Il faut dire que la Sogem SA est contrôlée en sous-main par des proches de Déby, notamment son neveu et grand argentier, Abderrahmane Mahamat Itno, alias «Bedey». En échange, Barer Holding s’engage à apporter la mise de fond pour démarrer l’exploitation aurifère. La joint-venture pourra ensuite s’approprier 65 % des bénéfices, 35 % allant au clan Déby. Le rôle de Benalla est bien plus qu'un pantin : il est le joker, car Idriss Déby est sûr de parler aux oreilles de Macron lorsqu'ils s'adresse à Benalla. Ce qui explique pourquoi l'ancien garde du corps a gardé cet ancien téléphone sécurisé, qu'il a rendu en janvier, sa mission étant accomplie. Combien de voyages de ce type Benalla a-t-il accompli ? Surtout qu'il n'était pas seul : son mentor israélien, Philippe Hababou Solomon, était de la partie. Ce dernier aurait négocié de juteux contrats militaires entre le Tchad et Israel, et le rapprochement explicite et historique de ces derniers jours entre ces deux pays s'explique. Car la religion, dans les affaires comme dans la politique, ne compte pas. Et lorsque Macron s'est rendu auprès de "ses" soldats pour le Réveillon et qu'il a loué la politique anti-terroriste du président tchadien, il a gardé le silence sur ces masscres ignobles perpétrés dans la ville de Miski. Pendant que certains se régalent avec de l'or jaune, chaque matin, sur les montagnes acérées d’un Tibesti martyr, se lève une aube encore plus rouge que la veille.


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