Le Geste d'Union

Le Geste d'Union
Le Geste d'Union

Genou à terre, manifestants et policiers s’unissent pour la cause #BlackLivesMatter. Mais ce geste vient d’un drame. Un drame sportif, qui s’est transformé en drame politique. C’est l’Affaire Colin Kaepernick, quaterback des 49ers de San Francisco, qui aura ébranlé tout un pays, voire continent, et même le monde entier, qui s’est ému du sort réservé à ce joueur de 29 ans.

C’était le vendredi 26 août 2016, en pleine campagne électorale aux États-Unis. À Santa Clara, un match de présaison de football américain va débuter entre San Francisco et Green Bay Packers. Le soleil se couchait en ce soir d’été lorsque l’hymne américain « The Star-Spangled Banner » résonne dans un stade plein à craquer. Tous les joueurs portent leur main sur le cœur et se tournent vers la bannière étoilée, symbole des États-Unis d’Amérique. Tous ? Non. Colin Kaepernick reste proscrit sur le banc des 49ers, assis, les lèvres serrées. C’était une manifestation silencieuse qui donnera lieu à un écho mondial : ce geste, c’est un affront pour une grande partie des États-Unis. Là-bas, on ne badine pas avec l’hymne national. Dans les quatre sports populaires : basket, hockey, football américain et soccer, chaque rencontre est précédée par l’hymne national et le déploiement de la bannière étoilée. Cette dernière, on la retrouve à peu près partout outre-Atlantique, dans les bars, sur des tee-shirts, sur des pin’s. Un affront aussi au pays, celui où, chaque matin, les élèves répètent inlassablement le serment d’allégeance au drapeau. Lors des Jeux Olympiques de Rio, en juillet 2016, une gymnaste américaine avait laissé son bras le long de son corps pendant l’hymne. Gabby Douglas aura été harcelée et forcée à s’excuser sur Twitter.

L’histoire de « The Star-Spangled Banner » est symbolique : il salue l’héroïsme de ceux qui ont défendu le Fort McHenry à Baltimore lors du bombardement réalisé par l’armée britannique en 1812. Si elle représente le salut de la population américaine à ses soldats qui tombent au combat, elle permet aussi de se féliciter des « mercenaires et esclaves » britanniques qui sont tombés lors de la Bataille de Baltimore, dans un troisième couplet non chanté dans les salles et stades américains. Cependant, ces esclaves britanniques sont des esclaves afro-américains, qui ont été englobés dans l’armée britannique en échange de leur liberté. Une liberté qu’ils n’auront jamais, comme un symbole finalement.

Depuis plusieurs années maintenant, le sort des Noirs se joue tristement sur le champ judiciaire, où les violences policières s’accumulent contre les personnes de couleur. De même, les crimes raciaux sont nombreux aux États-Unis et, malgré les divers changements de Présidents, continuent de s’accumuler à l’encontre des afro-américains. C’est donc pour cela que Colin Kaepernick voulait se battre : « Je ne vais pas afficher ma fierté pour un drapeau d’un pays qui opprime les Noirs » a-t-il déclaré le 27 août. Il rajoutera même « qu’il y a des cadavres dans les rues et des meurtriers qui s’en sortent avec leurs congés payés ». Eric Garner à New York, Michael Brown à Ferguson ou encore Freddie Gray à Baltimore, nombreuses sont les affaires où les Noirs sont victimes, et où les coupables ne sont pas jugés convenablement. Kaepernick le sait, et il voulait provoquer l’opinion publique avec son geste. Il savait que ce geste allait entrer dans l’Histoire, ça n’aura pas manqué.

Né en 1987 à Milwaukee, Colin Kaepernick, d’une mère mineure, blanche, et fauchée, et d’un père qui a plié boutique six semaines avant l’accouchement, sera abandonné avant d’être adopté par un couple de Blancs, Teresa et Rick, qui viennent de perdre leurs deux enfants après des troubles cardiaques. Colin s’est donc transformé en « remplaçant » dans cette nouvelle famille. En NFL, il gravira rapidement les échelons, allant même jusqu’à disputer le Superbowl, la finale de la NFL et qui est l’événement le plus suivi aux Etats-Unis, après dix matchs en tant que titulaire. C’est à ce moment que sa mère génétique revient sur le devant de la scène, et lui fait bons nombres d’appels du pied dans les médias. Mais Kaepernick la coupe : « Je sais qui est ma famille et qui est ma mère ». Superstar, avec un talent exceptionnel, il désire « essayer de casser le modèle de footballeur parfait », car il « veut être lui-même », sans jamais être casé dans une catégorie. Sur Twitter, avant son geste remarquable, il avait déjà commencé à dénoncer les violences policières avec le #BlackLivesMatter (= #LaVieDesNoirsCompte). Mais ces dénonciations d’actes racistes ne faisaient rien avancer, les coupables restant en liberté, et les violences continuant à augmenter de jour en jour. Alors il fallait réaliser un acte de bravoure. Avec cet acte, Colin Kaepernick bafoue deux idéologies américaines : le sport, et l’hymne. Deux idéologies qui ont vocation à montrer la supériorité du pays outre-Atlantique. Et si jusqu’à fin août, le club des 49ers et la NFL ne bronche pas en voyant Kaepernick rester assis sur le banc lors de l’hymne, le quaterback fera sensation le 1er septembre 2016, lorsqu’il décide, avec son coéquipier Eric Reid, de poser son genou au sol lors du « The Star-Stranged Banner ». Cette position est moins outrageante, car les militaires ont l’habitude de réaliser ce geste en « marque de respect à nos frères tombés au combat, devant leur tombe », aura expliqué Nate Boyer, ancien soldat reconverti en footballeur. Si ce geste est donc moins injurieux, il devient plus symbolique, puissant et surtout photogénique. Il attisera alors de nombreux sympathisants qui désirent dénoncer les violences raciales.

Ce geste sera d’autant plus entré dans l’histoire par la floppée de réactions qui en a découlé. Donald Trump le traitera en public de « fils de p*te », et lui conseillera de « trouver un autre pays ». Le chroniqueur de Bleacher Report, Mike Freeman, a énoncé divers témoignages de personnel du staff de la NFL : « c’est un traître, il n’a aucun respect pour notre pays, qu’il aille se faire f*tre ». Clay Travis, chroniqueur pour le Fox Sports le traitera aussi de « put** d’idiot »… Jusqu’à ce qu’un ancien joueur de NFL, Rodney Harrison, critique Kaepernick, énonçant qu’il « n’est pas Noir » et qu’il ne connaît pas la vie des afro-américains. Dérangeant, ce geste lui fera perdre plusieurs sponsors. Même la police de Santa Clara menacera l’équipe des 49ers de ne plus assurer leur sécurité si elle ne réprimandait pas son quaterback. Si la majorité de la population comprendra son geste, une frange exprime aussi son inquiétude et parle d’outrage à la nation. D’autres encore qualifient le racisme comme un geste patriotique pour démontrer le mal dont souffre les États-Unis. Brandon Marshall, le line backer des Denver Broncos, aura également posé son genou au sol lors d’une rencontre de championnat. Il perdra deux sponsors, et se fera invectiver par des milliers de personnes. La saison se poursuit, et le mouvement commence à gonfler au sein de la NFL, où plus de quarante joueurs s’agenouillent lors de l’hymne national, afin de protester contre les actes racistes, alors que la Présidentielle américaine avait lieu le 8 novembre 2016 et verra le triomphe de Donald Trump face à Hillary Clinton. Barack Obama, l’ancien président américain, reconnaît le geste de Kaepernick tel qu’il « exerçait ses droits constitutionnels », en citant notamment la liberté d’expression. Ce geste le fera entrer dans une autre catégorie : son maillot sera vendu par millions, et sera même le plus vendu par la Ligue sur toute la saison, et son salaire passe à 11.9 millions de dollars par an, qu’il a promis de reverser aux associations luttant contre le racisme, en plus d’un chèque d’un million de dollars.

En fin de saison 2016, il a décidé d’activer l’option dans son contrat avec les 49ers qui lui permettait de devenir agent libre, c’est-à-dire d’être libre pour s’engager avec n’importe quelle autre franchise. Mais aucune des 32 franchises de la NFL ne veut d’un joueur que la majorité qualifie de « problématique ». « Un dirigeant m'avait expliqué qu'il projetait de perdre 20 % de ses abonnés à la saison s'il engageait Kaepernick » aura déclaré l’ancien vice-Président chargé de la communication de la NFL, Joe Lockhart. Depuis donc, l’acte de Kaepernick était devenu un tabou aux États-Unis. La mort de George Floyd et les manifestations qui s’en sont suivies auront ravivé une flamme bien douloureuse pour la population américaine : les violences policières et les actes racistes restent bien présents aux États-Unis. Lundi dernier, le meurtre filmé de George Floyd aura fait entrer les États-Unis, et le monde entier, dans une nouvelle dimension : celle des manifestations pour l’égalité entre les Hommes. Colin Kaepernick est revenu au-devant de la scène, alors que le sport avait rideau tiré depuis début mars et la pandémie de COVID-19. Quatre ans après, l’écho du geste de Colin Kaepernick s’entend encore aujourd’hui. Peut-être encore plus qu’avant : des footballeurs en Angleterre ou encore en Allemagne, des centaines de policiers, des millions de manifestants dans le monde, en particulier aux États-Unis ont réalisé le même geste, s’agenouillant pour protester contre les crimes racistes. S’agenouiller pour mieux s’unir. S’agenouiller pour dénoncer.