Xavier Dupont de Ligonnès, ou l'énigme du French Ness

Xavier Dupont de Ligonnès, ou l'énigme du French Ness

C’est la plus grande énigme judiciaire de la décennie en France. L’affaire Xavier Dupont De Ligonnès a vécu un nouveau rebondissement ce 11 octobre 2019, lorsque la police écossaise a révélé l’arrestation du soi-disant fugitif. Une affirmation finalement démentie le lendemain matin, l’ADN prouvant que l’homme arrêté n’avait aucun rapport avec De Ligonnès, et répondait au nom de Guy João.

Il était donc 20h42 ce vendredi 11 octobre 2019, lorsque Le Parisien annonce avec un bandeau « Exclusif » : « Xavier Dupont de Ligonnès a été retrouvé à Glasgow ». La France entière a retenu son souffle, les médias se sont rués en éditions spéciales, les réseaux sociaux sont partis en ébullition. On ne va pas se mentir, on y a tous cru. Huit ans après les faits, la sphère médiatique s’est donc empressée d’affirmer une information finalement erronée, mais qui passionne toujours autant les Français, car la « Tuerie de Nantes » est l’énigme de la décennie au même titre de la « Tuerie de Chevaline » de septembre 2012.

3 avril 2011, le voisin de la famille Ligonnès, Fabrice, observe pour la dernière fois la mère de famille, Agnès, peu avant que le père, Xavier, mette des gros sacs dans sa voiture. Le lendemain, les enfants, Anne et Benoît, sont absents au collège La Perverie Sacré-Cœur pour « cause de maladie ». Les amis des deux enfants sont inquiets de ne pas réussir à les joindre. La sœur de Xavier l’appelle, et passe trente minutes au téléphone avec lui, et témoigne auprès de la police que tout semblait normal. Le soir-même, Xavier dîne en tête-à-tête avec son troisième enfant, Thomas. Le dîner est des plus silencieux, et le jeune homme ne se sentait pas bien à la fin de la soirée. 5 avril 2011, l’huissier de justice de la famille qui est chargé de recouvrer vingt mille euros de dette trouve porte close. La même semaine, des voisins entendent les chiens de la famille hurler deux nuits de suite, puis plus rien. Par la suite, la petite amie d’Arthur vient à la maison des Ligonnès, inquiète de ne pas avoir eu de nouvelles de son compagnon, frappe à la porte, où « la lumière éclairait le premier étage », alors que les deux labradors n’aboyaient plus. Certains voisins affirment avoir vue en vie Agnès De Ligonnès, le jeudi 7 ou le vendredi 8 avril. Ce dernier jour, Xavier se connecte sur un site catholique, pour la dernière fois avec l’adresse IP de la maison familiale, et envoie un email à l’époux de sa sœur Christine, l’informant qu’il recevrait des « nouvelles plus longues par l’intermédiaire de Christine ». Le lundi 11 avril 2011, le collège de la Perverie reçoit une lettre signée par Xavier, expliquant qu’Agnès et Benoît doivent quitter l’établissement et partent pour l’Australie, du fait d’une « mutation professionnelle urgente ». L’établissement catholique Blanche-de-Castille reçoit une lettre de démission signée de la main d’Agnès, qui évoque également une mutation : le directeur de l’agence n’arrive pas à la joindre. Révélée le 5 mai, une lettre dactylographiée, non signée, et destinée aux proches de la famille, explique que Xavier, après avoir travaillé pour la DEA, l’agence fédérale américaine contre les stupéfiants, a dû être exfiltré, avec sa famille, aux Etats-Unis, dans le cadre du Programme Fédéral de la Protection des Témoins, et que personne ne pourrait les joindre durant les prochaines années. Xavier pousse même ses proches à révéler sa soi-disant mutation en Australie sur les réseaux sociaux. Ses prochaines nuits sont suivies dans des hôtels, comme Première Classe de Blagnac dans la nuit du 11 au 12 avril, ou encore l’auberge de Cassagne sur la commune du Pontet, dans la nuit du 12 au 13. Dans la foulée, une couturière habitant en face de la maison des De Ligonnès avertit la police, inquiète de voir les volets clos depuis plus d’une semaine, et la voiture d’Agnès garée dans la rue. La police intervient, mais ne peut que constater une maison vide et nettoyée. L’inquiétude persiste du coté de la couturière. Les 14 et 15 avril 2011 sont les jours où Xavier Dupont De Ligonnès est aperçu pour la dernière fois : tout d’abord à un distributeur automatique de billets à Roquebrune-Sur-Argens, où il retire trente euros, puis dans un hôtel Formule 1 où il est filmé par une caméra de vidéo-surveillance.

Après quatre jours d’attente, la police lance une enquête pour disparition inquiétante le 19 avril. Il suffira seulement de deux jours à la police pour découvrir l’effroyable. Sous la terrasse de la maison familiale, des restes humains sont découverts, en tenue de nuit, enveloppés dans des draps, placés dans des sacs de jute, recouverts de chaux vive pour que la décomposition des corps se fasse plus rapidement, et afin de lutter contre les odeurs de putréfaction des corps. Les restes humains sont ceux d’Agnès, la mère, Arthur, Benoît, Thomas et Anne. Les deux labradors familiaux sont aussi abattus et enterrés tout près de là. Le cauchemar Dupont De Ligonnès prend place. Le 22 avril, les autopsies des différents corps révèlent que chaque membre de la famille a été drogué au somnifère, avant d’être abattus en plein cœur de la nuit, à bout portant. Sanglant, choquant, impardonnable. L’arme est une carabine 22 Long Rifle, exactement l’arme possédée par Xavier Dupont De Ligonnès, héritée de son père trois semaines auparavant. Une chose prédomine pourtant dans la famille des disparus, et renforce leur idée que les corps inhumés, sur la volonté du Procureur de Nantes dans les jours suivants, ne sont pas ceux d’Agnès et de ses enfants : en effet, la famille n’a pas été autorisée à reconnaître les corps avant l’incinération. Cela renforce leur idée de potentiel espion que serait Xavier. Célébrées le 28 avril 2011, soit deux semaines après le drame, les obsèques sont très suivies : plus de 1 400 personnes sont présentes, dont le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault. Deux jours après, les corps sont incinérés à Noyers-Sur-Serein, commune de la famille d’Agnès.

Dès le lendemain des obsèques, soit le 29 avril 2011, des battues sont organisées dans le Var, afin de retrouver Xavier Dupont De Ligonnès, en vain. Le 10 mai, un mandat d’arrêt international est émis à l’encontre de Dupont De Ligonnès, qui se serait comme volatilisé depuis le 15 avril. Fin juin, des spéléologues lancent des fouilles dans plus d’une quarantaine de cavités naturelles à partir du Rocher de Roquebrune, jusqu’à quinze kilomètres à la ronde. Aucun résultat. L’affaire devient de plus en plus médiatisée, les médias s’en emparent, et les réseaux sociaux commencent leur travail d’écrémage du moindre indice pouvant être utilisé dans l’enquête : tous fascinés, les internautes tentent de remonter chaque trace numérique qui pourrait conduire à Agnès et Xavier. Quelques semaines après, on apprend que des administrateurs d’un site catholique intégriste affirment le fait que Xavier participait régulièrement dans le forum, où il s’interrogeait en 2010 au sens du « sacrifice », et où il serait violent et agressif « récemment ». Des discussions théologiques sont publiées sur le forum sous diverses identités, sur le forum chrétien La Cité catholique. Il y sera finalement banni. Si des pistes américaines sont étudiées, à l’image de sa société créée en 2003 et qui permet à des clients d’ouvrir des comptes bancaires à l’étranger et d’obtenir des cartes de paiement anonymes, la Netsurf Concept LLC basée en Floride, elle sera finalement abandonnée par les enquêteurs. Des recherches sont réalisées en mai 2013, dans le Massif des Maures, sans pour autant trouver de corps. La procureure Brigitte Lamy, elle, penche pour la thèse du suicide, et pense que dès que le corps de Xavier sera retrouvé, et qu’il n’y aucun autre suspect, l’enquête débouchera sur un « non-lieu », ou un « procès par défaut ». Un mois après ces recherches dans le Massif, un corps est retrouvé à vingt kilomètres du lieu ou a été vu pour la dernière fois Xavier Dupont De Ligonnès. Mais l’espoir d’une fin d’histoire est rapidement écarté par le procureur de Draguignan qui annonce qu’il ne « s’agit pas du corps de Xavier Dupont De Ligonnès », sans pour autant donner plus d’informations.

Après deux ans de néant, l’affaire revient dans les médias en 2015, lorsque des ossements sont découverts dans la forêt de Bagnols, près de Fréjus, non loin du lieu où Xavier Dupont De Ligonnès a été vu pour la dernière fois. La police fait le lien avec le suspect, et entame des analyses dans ce qu’il semble être un camp de survie, avec quelques objets dispersés, comme un portefeuille vide, un briquet, des lunettes, un sac de couchage, un magazine et également une facture datant de 2011. Toutefois, un élément inquiète les enquêteurs : une broche médicale trouvée dans l’avant-bras de l’inconnu, or, Xavier Dupont De Ligonnès n’en n’avait pas au moment de sa disparition. Après trois jours de recherches, les traces ADN démontrent que le corps découvert n’est pas celui du fugitif, mais d’un autre homme, toujours inconnu à ce jour. Durant l’été, en juillet 2015, une journaliste nantaise reçoit une photo d’Arthur et Benoît, assis devant la table de la cuisine, et au verso une écriture lisible : « Je suis encore vivant, de là jusqu’à cette heure », signée par « Xavier Dupont De Ligonnès ». Mais l’expéditeur n’en reste pas moins inconnu à l'heure actuelle. Le 9 janvier 2018, c’est au Monastère de Roquebrune-sur-Argens qu’une intervention de police a lieu, sur la foi d’un témoin ayant décrit Dupont De Ligonnès présent lors d’une messe. Néanmoins, le relevé d’empreintes n’indique aucune trace de Xavier Dupont de Ligonnès.

Et ce vendredi 12 octobre 2019, Le Parisien pensait bien faire, avec un bandeau « Exclusif », et la mention que Xavier Dupont De Ligonnès « a été arrêté à l’aéroport international de Glasgow ». Les journalistes expliquent avoir croisé cinq sources, concordantes, avant de recevoir la validation de la police écossaise pour publier l’information à 20h44. Mais la vraie information est qu’un « homme susceptible d’être Xavier Dupont De Ligonnès [a été] arrêté ». A 23 heures, la police écossaise annonce finalement l’arrestation d’un homme, et que des travaux d’identification sont en cours : c’était une dénonciation anonyme, dont Interpol réclamait vérification. Une demi-heure plus tard, l’Agence France-Presse lance une dépêche expliquant que des perquisitions ont lieu au domicile de l’homme arrêté, à Limay dans les Yvelines, près de Paris. Si, à minuit, le procureur de la République a demandé de la « prudence » concernant cette arrestation, les quotidiens nationaux et régionaux ne l’ont pas attendu pour réaliser leur Une : ainsi, plus d’une cinquantaine d’Unes du samedi 12 octobre 2019 décrivent Xavier Dupont De Ligonnès comme un « Homme arrêté » après huit ans de cavale. Toute la nuit, les éditions spéciales vont bon train sur les chaînes d’informations en continu, et la prudence n'est de mise que le lendemain matin, lorsque l’AFP rédige une dépêche mise au conditionnel à 10h50, avant l’annonce des autorités judiciaires à 12h55 : l’homme arrêté n’est pas Xavier Dupont De Ligonnès, mais bien Guy João, revenant en Ecosse, après un séjour en France. Les empreintes ne correspondaient que très partiellement (5 points sur 13), suffisant pour une correspondance entre les deux hommes, selon la police écossaise, contre douze points sur treize pour les autorités françaises. Les analyses ADN auront finalement le dernier mot, et prouvent l’erreur sur la personne.

Xavier Dupont De Ligonnès reste un homme libre. Mais maintenant, après 3104 jours de cavale, est-il toujours en vie ? Ou bien est-il mort ? Est-il en France ? Ou à l’étranger ? Plusieurs questions, mais toujours aucune réponse. L’énigme du French Ness reste présente au cœur des médias, et cette « fausse » arrestation du 11 octobre 2019 permet finalement de nous rappeler à quel point les troubles de l’affaire Ligonnès restent importants dans le cœur de français avides de réponses à leurs questions. Mais l’attente perdure, et les espoirs s’amincissent de jour en jour. L’énigme du French Ness porte un prénom et un nom : Xavier Dupont De Ligonnès. Et c’est bien plus qu’une affaire.